Les premières paroles

Classé dans : Homélies, Méditer | 0
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Chers Amis,

Les gens qui me connaissent plus personnellement savent que je suis un prêtre à thé. Oh, je vous rassure, pas athée en un seul mot, un prêtre à-thé, c’est à dire un amateur de thé.

Et parmi les pays qui boivent beaucoup de thé, il y a le Japon. Vous savez peut-être que dans les familles traditionnelles là-bas, il arrive qu’on ne dise pas un seul mot avant d’avoir bu la première gorgée de thé ! Et ça peut durer. On va d’abord prier au temple en silence. Puis ensuite, on fait la cérémonie du thé – et c’est long. Et une fois qu’on a partagé la première gorgée, on peut se dire un mot.

Cet usage était fait pour éviter de se dire les banalités qu’on se dit parfois dès qu’on se croise, quand on ne sait pas trop quoi se dire mais qu’on se revoit. Vous savez, les choses du style : « Adieu, comment ? ça va ? Pis toi ? Fait beau aujourd’hui, on a de la chance avec ce soleil. Puis ces votations, qu’est-ce que ça va donner ? »

…Quantité de choses qui ne sont pas essentielles – enfin, les votations, oui, mais le reste moins – il faut bien le reconnaître.

Lorsqu’on doit commencer par se taire et réfléchir à ce que l’on va dire, ça change tout !

Le thé auquel je suis toujours fidèle produit souvent sur moi cet effet-là. J’aime bien proposer un thé ou un café à toute personne qui passe la porte de chez moi… et j’aime bien prendre cette première gorgée de thé ou de café avant de commencer à parler de l’essentiel. Bien sûr, nous parlons quand même avant, on se dit « bonjour, comment ça va ? » Mais pour parler de l’essentiel, il faut être assis, avoir commencé à partager quelque chose.

Comme si cette première gorgée nous amenait quelque chose de beaucoup plus essentiel que de la théine ou de la caféine : l’écoute. L’écoute de l’autre, mais aussi l’écoute de Dieu d’abord, dans le silence qui précède.

Et voyez-vous, Chers Amis, nous avons entendu ce matin plusieurs lectures et toutes vont plus ou moins dans ce sens.

Alors bien sûr, vous n’avez pas entendu parler de thé ou de café dans ces textes. Mais vous avez entendu parler de soif.

La femme de Samarie, qui rencontre Jésus au puits de Jacob, a effectivement soif. Elle n’a pas soif de l’eau qui se trouve dans le puits, mais elle ne le sait pas encore. Elle a soif d’écoute, d’échange, et c’est au contact de Jésus qu’elle va le comprendre.

Elle a soif d’être reconnue pour qui elle est vraiment. Non, pas « l’étrangère ». Ça, c’est l’étiquette que lui ont collé les gens du village.

Elle a soif d’être reconnue comme une femme qui n’a pas eu une vie facile – et qui d’entre nous a une vie facile ? Elle a besoin d’être écoutée, reconnue, d’avoir à boire. Et en ce 8 mars, j’ose même peut-être supposer qu’elle a soif d’être l’égale de Jésus dans ses droits.

Combien de fois succombons nous, Chers Amis – enfin je ne sais pas vous, mais moi c’est fréquent – à la tentation de coller des étiquettes aux gens ?

Cette femme est « l’étrangère » et ça nous arrive de voir des personnes comme étrangères. Mais on peut couper le mot : des personnes « étranges »… qui ne pensent pas comme nous, qui n’agissent pas comme nous, qui ne font pas comme nous.

Ce sont des étiquettes et c’est une tentation de coller des étiquettes.

Notre première lecture nous en proposait une autre, d’étiquette… et une autre soif aussi. La soif du peuple hébreu dans le désert. Vous me direz, dans le désert, c’est assez logique d’avoir soif ! Mais le peuple succombe à une autre forme de tentation. Parce qu’il n’a pas soif que d’eau, il a soif de la protection de Dieu.

Et la tentation à laquelle il succombe, l’étiquette qu’il colle, c’est l’étiquette d’un Dieu qui voudrait du mal.

Une étiquette qu’on a longtemps collée à Dieu dans les siècles qui précèdent. Oh, même pas besoin d’aller dans les siècles précédents, dans les décennies qui précèdent.

On a longtemps collé sur le front de Dieu l’étiquette d’un Dieu vengeur, d’un Dieu sadique qui nous attendrait au contour, d’un Dieu qui nous enverrait des tuiles sur le coin de la tête si on ne faisait pas tout juste…

Etiquette et tentation. Dieu ne veut jamais le mal, jamais.

Cette étiquette a couru jusque dans le texte du Notre Père. Souvenez-vous, dans notre catastrophique traduction francophone – « ne nous soumets pas à la tentation » – alors que toutes les autres langues avaient traduit juste, elles ! On est les seuls à avoir dit, pendant 50 ans, une hérésie. Dieu ne soumet jamais à une quelconque tentation, non ! Ce serait une hérésie que de le penser.

Alors on a corrigé : « ne nous laisse pas entrer en tentation ». Et c’est intéressant parce que ça regarde précisément l’épisode que nous avions dans notre première lecture.

Mais pour le savoir, il faut parler hébreu. Ce n’est pas le cas de bien des gens ici, je pense.

Parce qu’en hébreu, on ne dit pas « ne nous laisse pas entrer en tentation », on dit : « ne nous ramène pas à Massa »… le nom qu’on a donné à ce lieu dans le désert où le peuple a été tellement tenté qu’il a douté de Dieu et de son amour.

Et c’est ça le vrai sens de la phrase du Notre Père : « ne nous ramène jamais à l’endroit de notre vie où nous avons tellement douté de toi qu’on a cru que tu voulais nous envoyer du mal ! » C’est cela qu’on dit dans le Notre Père, « ne nous ramène jamais à Massa ! »

Or, l’eau que fait surgir, par l’action de Moïse, Dieu dans ce désert, est certainement une eau bienfaisante, une eau qui désaltère, c’est vrai. Mais c’est aussi et avant tout l’eau de la foi, l’eau qui enlève le doute, le signe que les Hébreux attendaient, une présence bienfaisante de Dieu, ce Dieu qui ne nous veut que du bien.

Et la grâce de cette eau, c’est aussi la grâce de la foi qui nous est donnée dans nos vies à de nombreux moments de doute.

C’est cette grâce dont parlait Paul dans la deuxième lecture, cette grâce qui va avec l’espérance qui nous fait vivre.

Alors, Chers Amis, ne soyons pas comme les Hébreux dans le désert : ne mettons pas Dieu au défi, ne croyons pas qu’il nous envoie du mal. Ce n’est pas lui le mal. Ne doutons jamais de lui, ne revenons jamais plus à Massa et Meriba ! Allons plutôt au puits de la Samaritaine, au puits de Jacob.

Soyons comme cette femme qui a eu des problèmes dans sa vie, qui n’est pas exactement dans les clous – mais qui d’entre nous est exactement dans les clous ? Soyons comme elle, qui a soif sans le savoir et qui espère un signe de Dieu.

Et puis tout à l’heure, lorsque nous rentrerons à la maison, lorsque nous inviterons peut-être telle ou telle personne à notre table, faisons attention aux premières paroles que nous prononcerons. Elles ne sont pas si innocentes que cela. Réfléchissons à ce que nous allons dire à cette personne que nous recevons.

Est-ce que vraiment la première parole à lui adresser est : « On a de la chance avec ce soleil ! » ou n’y a-t-il pas quelque chose de plus personnel, de plus attentif ?

N’y a t-il pas une écoute à avoir, d’abord ? Au fond, si nous avons deux oreilles et une seule bouche, c’est pour écouter deux fois plus que nous ne parlons !

Alors, faisons attention tout à l’heure à nos premières paroles et trinquons lorsque ce sera le moment, trinquons à l’eau de la grâce de Dieu.

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Bex, 7 mars 2026, 18.00

Montreux, 8 mars 2026, 10.00 (version enregistrée)

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